Que font toutes ces peluches sur les maisons en Albanie ?
Les voyages à l'étranger sont parfois plutôt superficiels : on visite des musées, des restaurants, mais on apprend peu de choses sur le style de vie et la mentalité de la population locale. C'est normal : des parcours simplifiés et commodes sont mis en place pour les touristes afin qu'ils ne soient pas trop dépaysés. On peut certes participer à des fêtes populaires ou à des festivals, comme le carnaval de Shkoder ou le festival Fustanella de Gjirokastra. Mais il est difficile de ne pas rester de l'autre côté de la vitrine de la vie réelle des Albanais.
Le plus intéressant reste inaccessible aux voyageurs : la culture quotidienne de la population locale, ses représentations du monde et de la vie. Ce sont des choses souvent non dites et non écrites, mais qui régentent la société. Au cours des voyages que nous organisons, nous nous efforçons d'ouvrir ou d'entrouvrir cet aspect de l'Albanie. Cet article parle justement d'une des manifestations les plus visibles de la mentalité albanaise : l'omniprésence de peluches accrochées aux fenêtres et façades des maisons albanaises.
Beaucoup de nos voyageurs le remarquent et nous posent cette question : pourquoi sur les fenêtres, portes, clôtures, balcons, maisons d'Albanie sont accrochées des peluches de toutes sortes ? Il y a des panthères, des poupées, des souris, des oursons. Est-ce une spécificité de la décoration en Albanie ? Une tradition ? Ou bien cela a-t-il un autre sens ?
Pour répondre rapidement, sans faire durer le suspense : les Albanais accrochent ces objets pour se défendre contre le mauvais œil. Ce genre de coutume existe dans de nombreuses sociétés, surtout celles qui ont conservé leurs traditions, bien au-delà de l'Albanie.
La questions suivante est plus intéressante : pourquoi les Albanais ont-ils tellement peur du mauvais œil ? Comment fonctionne la protection des peluches, et pourquoi a-t-elle pris cette forme (en quoi la peluche est-elle une défense si puissante) ? Pourquoi cette coutume est-elle si répandue ? En effet, on observe leur utilisation massive, surtout dans les localités rurales albanaises.
Voici nos réponses.
1. Un peu de théorie: pourquoi mettre une peluche contre un mauvais œil?
Passons un peu par la théorie : il est en effet difficile d'étudier une société sans recourir aux travaux et aux modèles d'anthropologues. En l'occurrence, la plus adaptée d'après de nombreux observateurs est la théorie du « bien limité » de l'anthropologue Georges Foster. Selon cette vision du monde, dans toute société, la quantité des biens est strictement limitée. Toute augmentation des biens d'un des membres de la société se fait au prix de la diminution des biens d'un autre. Si on a construit une maison, quelqu'un perdra la sienne. Si on a une bonne récolte, celle d'un autre sera mauvaise.
C'est comme avec une couverture : si on la tire à soi, une autre personne aura les pieds découverts et aura froid. Dans le cas inverse, on n'est pas couvert et on grelotte. Tout le monde ne peut pas avoir en même temps chaud et être bien.
Cela ne concerne pas seulement les aspects matériels de la vie. Il se passe la même chose avec la beauté (si je suis beau, c'est aux dépens de quelqu'un d'autre), la santé, la chance, un mariage heureux. Rien n'est « gratuit ».
C'est pourquoi chaque bien est source d'envie de la part des autres. Et s'ils vous envient, ils peuvent vous envoyer le mauvais œil.
Dans cette vision du monde, le mauvais œil – le fait de gâcher ce qui appartient à quelqu'un d'autre – est souvent invoqué pour expliquer des dégâts. Si tu es malade, c'est qu'on t'a mis le mauvais œil. Même explication si tu as fait une mauvaise récolte. Si ta maison a brûlé, c'est que ton voisin l'a regardée avec un mauvais regard. Si tu as moins, c'est que quelqu'un d'autre a plus. Cette personne a donc intérêt à ce qu'il t'arrive de mauvais, de manière directe ou indirecte. Le mauvais œil lui sert.
Il est donc de première importance de défendre ses biens de cette menace incessante. Pour se protéger contre le mauvais œil, il faut donc un talisman – une chose qui puisse le contrer.
Sur le plan symbolique, puisqu'il est impossible de s'y opposer de manière rationnelle. Il faut mettre l'amulette aux frontières symboliques de la maison : les fenêtres, les portes – là où la force négative pourrait entrer dans le logement.
Cette amulette s'appelle en albanais un Dordolec ou Kukull, deux mots dont l'étymologie est liée à l'épouvantail. On peut donc souvent voir aux fenêtres des maisons albanaises des ours en peluche, mais d'autres objets peuvent remplir ce rôle : des poupées (donc des objets anthropomorphes, dérivés de l'épouvantail des potagers), d'autres peluches comme des lapins, des grenouilles, des chats, des hérissons, etc. A Shkoder par exemple, à la place des Dordolec ce sont des carapaces de tortues et des peaux de serpents qui jouaient le rôle d'amulette.
2. Depuis quand se protège-t-on du mauvais œil en Albanie ?
Divers travaux anthropologiques disent que cette tradition remonte à plusieurs siècles, mais qu'elle a beaucoup régressé pendant la période communiste d'Enver Hohxa de 1944 à 1985. A cette époque, elle a été étouffée : dans les enquêtes des chercheurs, les personnes interrogées disaient avoir appris cette tradition de leurs grand'-mères et grand-pères. Sous un système dans lequel tout appartenait à l'Etat, et où le Parti était une sorte de père collectif privant ses « enfants » (la population) de toute initiative, prévalait une autre vision du monde. Mettre un Dordolec dans un champ ou une maison qui ne t'appartenait pas (puisque la propriété privée avait été abolie) pouvait, sous Hohxa, te mener jusqu'au camp de travail ou à la prison. Dans un système où tes biens dépendaient du mécanisme gouvernemental de répartition, l'usage d'amulettes symboliques était mal vu.
Après la chute du régime de Hohxa, les Albanais ont à nouveau eu accès à la propriété privée et la tradition a été ranimée. Ce rituel à moitié oublié a été activement remis au goût du jour, face au choc des transformations sociales, à la concurrence et aux tensions, à l'apparition de la responsabilité individuelle sur sa propre personne et sur ses biens (aux temps de Hohxa, une grande partie de la population vivait de manière égalitaire, très modestement). Il est là pour protéger son propriétaire. Surtout dans les domaines où ce dernier ne peut pas tout contrôler.
Les chercheurs expliquent l'évolution de l'épouvantail traditionnel vers la peluche par l'ouverture de l'Albanie au commerce international et l'apparition de ces objets dont le pays était jusque-là privé. Les peluches ont peu à peu remplacé les anciennes formes – surtout les diverses poupées.
3. Les Albanais sont-ils conscients d'accrocher une amulette ?
Si l'on demande à un Albanais pourquoi il a accroché un ours à sa fenêtre, il ne racontera pas forcément la théorie du bien limité. Tout le monde ne vous dira pas non plus que c'est une protection contre le mauvais œil. Pour beaucoup, c'est simplement devenu une tradition. Beaucoup vous diront simplement : « c'est ce que faisait ma grande mère », « c'est notre tradition », ou « c'est beau comme ça », sans mettre un sens particulière à cette action. Mais c'est ainsi que fonctionnent les coutumes : dans l'inconscient. Les amulettes albanaises sur les maisons – les Dordolec – ne sont pas une exception.
4. Conclusion
C'est ainsi : derrière une peluche, comme vous pouvez même en voir sur le nouveau bâtiment de l'aéroport de Tirana, peut se cacher une histoire très large et importante pour les habitants du pays.
Vous raconter ces réalités sur la vie des Albanais n'est pas moins intéressant que visiter la collection d'un musée.
Sur Wikipédia ou dans un article de journal, vous pouvez lire que l'Albanie « est une République, une démocratie parlementaire, membre de l’Otan depuis 2009, avec une économie du marché» etc. Mais ces définitions formelles ne prennent pas en compte des notions bien plus difficiles à appréhender, comme la « vision du monde ».
La société albanaise vit une transformation profonde. Aujourd'hui, on l'appelle « post-communiste », malgré toute la subjectivité de ce concept. L'adaptation au mode de vie européen se produit assez rapidement, mais des traditions, comme les peluches protectrices, continuent à exister dans la vie des habitants.
Nous espérons que, grâce à votre compréhension de leur origine et de leur fonction symbolique, vous noterez avec plus d'intérêt les diverses amulettes que vous croiserez pendant votre voyage en Albanie.











