À l'intérieur de la villa du dictateur
Ce lieu unique à tous les égards est situé au cœur de Tirana, dans le quartier de Blloku – une zone spéciale de la capitale albanaise où, pendant les 50 ans de la dictature communiste, les Albanais ordinaires n'avaient pas eu le droit de pénétrer. En effet, elle accueillait les villas des plus hauts dirigeants de l'Albanie communiste.
On y trouvait notamment la villa d’Enver Hoxha, dirigeant de l’Albanie de 1944 à 1985, appelée Villa 31. Non loin de là se trouvait une autre villa, celle de Mehmet Shehu. Il était le bras droit de Hoxha, son plus proche collaborateur : il a occupé pendant longtemps le poste de Premier ministre. À la suite d’une énième purge au sein du parti unique, Shehu est mort en 1981. Selon la version officielle – souvent mise en doute – il se serait suicidé par balle.
Cette maison fantôme, qui a donné naissance à de nombreuses légendes urbaines et a suscité les émotions les plus contradictoires chez les Albanais, est restée fermée durant les 40 ans qui ont suivi la mort du dictateur.
Pendant ce temps, le quartier de Blloku s'est transformé en haut lieu de la gastronomie et de la vie nocturne de Tirana. Mais derrière les murs de la Villa 31, le silence régnait.
En 2025, la Villa a été transformée en résidence d'artistes sous l'égide de la fondation française Art Explora : désormais, des expositions y sont organisées et des artistes sélectionnés par concours peuvent s'y installer pour des résidences. Cela a constitué une étape importante dans la réflexion de l'Albanie sur son héritage historique complexe.
Histoire de la villa d'Enver Hoxha : la Villa 31
Selon certaines sources, pendant la guerre – en 1942 précisément – une villa de style italien aurait été construite sur le site qu'occupe aujourd'hui la Villa 31. Une fois Hoxha arrivé au pouvoir, l'ancien propriétaire de la villa a été condamné lors d'une vague de répression. Hoxha s'est alors emparé de sa maison.
La villa n'a pris son aspect actuel qu'au début des années 1970 : un nouveau corps de bâtiment de deux étages a été ajouté à l'ancien édifice à un étage, et les deux ont été réunis en un seul ensemble en 1973. La villa était destinée à la famille grandissante du dictateur. C'est là que se sont installés les enfants adultes de Hoxha avec leurs familles. Ils ont d'ailleurs continué à vivre dans la villa même après la mort d'Enver en 1985. Ils y sont restés jusqu'à l'effondrement du régime communiste albanais en 1991.
Au début des années 1970, les travaux sur la Villa 31 se sont déroulés dans le plus grand secret. En particulier, d'importants ouvrages souterrains ont été construits sous la villa de Hoxha, tout comme sous la villa voisine de Mehmet Shehu. Le but : créer des couloirs et des abris pour les dirigeants de l'Albanie communiste, notamment en cas d'attaque nucléaire. Ces travaux ont été dirigés par Josif Zegali, ingénieur et concepteur des bunkers albanais. Toute cette infrastructure s'étend encore aujourd'hui sous les villas du Blloku.
Le style architectural de la villa de Hoxha
L'architecture moderne se caractérise principalement par des formes simples et imposantes, l'absence de décor et la mise en valeur de la texture des matériaux de construction (absence de crépi, par exemple). À cet égard, la Villa Hoxha s'écarte largement des canons du style. On peut dire que l'architecture moderne y est adaptée et repensée afin de créer un édifice unique. L'esthétique de ce courant architectural est toutefois largement respectée.
L'architecte Sokrat Mosko est considéré comme l'auteur du projet ; on lui doit également certains édifices emblématiques de la place Skanderbeg, comme le Musée national d'histoire et le bâtiment de l'Opéra. De fait, il est l'architecte en chef de l'Albanie socialiste.
La façade de la Villa 31 échappe au style monumental, et elle n'écrase pas le visiteur. A l'inverse, l'alternance de fenêtres et de balcons et un jeu de niches (des éléments en saillie alternent avec des renfoncements) créent un rythme agréable à l'œil. L'utilisation de colonnes et le grand espace vide du rez-de-chaussée, dépourvu de murs, provoquent une sensation d'espace et de légèreté.
La villa est composée de deux volumes très différents : la partie à un étage, construite dans un style traditionnel et dotée d'un toit en pente, et la partie à deux étages, plus expressive, avec un toit plat et une forme parallélépipédique d'une apparente simplicité. Néanmoins, une palette de couleurs unifiée relie ces deux éléments en une seule villa.
Intérieurs, mobilier et équipements de la villa d'Enver Hoxha
Le mobilier reflétait le style architectural de la villa : un design épuré aux accents Art nouveau et modernistes, des formes sobres, un minimum de décoration. L'accent était mis sur la fonctionnalité.
La villa bénéficiait d'équipements d'exception : piscine souterraine privée, ascenseur (pour un bâtiment de deux étages), salle de cinéma. Et, bien sûr, il y avait le système de sécurité et les réseaux souterrains mentionnés plus haut.
Le salon de la villa de Hoxha
La hauteur des plafonds est accentuée par des caissons décoratifs, à l'intérieur desquels est intégré un éclairage léger et uniforme – le salon gagne ainsi en volume et en légèreté, le plafond semble « flotter » au-dessus du visiteur, conférant une hauteur supplémentaire au volume déjà imposant de la pièce.
L'immense porte coulissante du salon est réalisée en bois massif et en verre : cela atténue l'impression de massivité de cette porte, tout en conservant une certaine sobriété et en renforçant le caractère prestigieux de la pièce.
L'agencement du salon est bien pensé, avec notamment un espace doté d'une cheminée.
Le bureau-bibliothèque de Hoxha
Les tableaux qui ornent les murs de la villa
L’« optimisme historique » de ces tableaux alimentait probablement aussi ses propres illusions.
La nouvelle vie de la Villa d'Enver Hoxha à Tirana : des résidences d’artistes
En 2025, la Villa 31 du quartier de Blloku, jadis secrète, a entamé une nouvelle vie. La fondation française Art Explora a commencé à y organiser l’accueil d’artistes contemporains. Venus du monde entier, ils y résident, présentent le fruit de leur travail puis repartent, se succédant les uns aux autres. Au cours de l'année 2025, des dizaines d'artistes ont travaillé dans cette résidence et des événements de formats très variés y ont été organisés : expositions, performances, soirées musicales, conférences, projections.
C'est un exemple de la manière dont l'Albanie aborde sa propre mémoire historique, même dans un lieu aussi sensible que l'ancienne résidence personnelle du dictateur. Quarante ans après sa mort, le pays s'efforce de repenser cet héritage. La villa n'a pas été démolie, ni classée monument historique, mais elle a trouvé une nouvelle vocation. En contradiction frontale avec ce que son propriétaire aurait souhaité : la liberté de pensée et d'expression des artistes n'était pas autorisée à l'époque d'Enver Hoxha.
Cela rappelle, par exemple, la manière dont la Pyramide de Tirana a été repensée : au lieu d'être transformée en musée Hoxha, elle accueille aujourd'hui un pôle informatique moderne.
Visites guidées et visite de la villa Hoxha
Il est actuellement impossible de visiter la villa librement. Toutefois, vous pouvez consulter le calendrier des événements organisés à la résidence artistique : si l'un d'entre eux se déroule lors de votre passage, vous pourrez découvrir une partie de la villa non seulement de l'extérieur, mais aussi de l'intérieur.
Par ailleurs, nous pouvons demander l'autorisation d'organiser des visites individuelles.






















